RĂ©jean PEYTAVIN, artiste franco-suisse, est nĂ© en 1986. DiplĂŽmĂ© de l’Ecole Nationale SupĂ©rieure des Arts DĂ©coratifs (Paris), il a Ă©galement suivi les programmes post-diplĂŽmes de l’école des Beaux-Arts de Nantes (Art et Entreprise) et de l’ENSA Limoges (Kaolin, Art et Design en cĂ©ramique contemporaine).
Ses recherches s’orientent principalement autour du mĂ©dium cĂ©ramique, ses systĂšmes de productions rĂ©cents et passĂ©s, et les croisements culturels qui y sont inscrits. En articulant ce mĂ©dium plastiquement tout en le soumettant Ă  d’autres possibilitĂ©s comme la vidĂ©o, l’artiste met en perspective le croisement des cultures mondialisĂ©es et le transfert des savoirs par la migration des techniques.
Dans ses installations, qui s’articulent autour de l’exploration matĂ©rielle des liens entre la forme, sa fabrique et ses usages, RĂ©jean Peytavin interroge le mĂ©dium autour de ce qu’il contient, de ce qu’il transmet, et ce qui en demeure lisible Ă  travers le temps. Ainsi, ses sculptures trouvent leur importance dans les protocoles de fabrication et les croisements empiriques des cultures techniques. Il place cette expĂ©rimentation formelle dans le champ de l’industrie, qu’il lie aux lieux de rĂ©sidences qui l’accueillent pour rĂ©aliser ses projets. Il a travaillĂ© avec des entreprises comme Geberit (cĂ©ramiques sanitaires, Limoges, France) ou Gasser Ceramic (tuilerie industrielle, Bardonnex, Suisse), avec des chercheurs de l’Institut Pasteur, et avec des startup comme 60circuits ou ODIWI.
RĂ©jean PEYTAVIN poursuit ses recherches par le prisme de rĂ©sidences artistiques, rĂ©cemment au CIAV (Centre International d’Art Verrier) Meisenthal, au CERCCO (HEAD – GenĂšve), Ă  la Maison du Patrimoine de Saint-Yrieix-la-Perche, ou encore Ă  la Fondation Bruckner (Carouge, Suisse). Il a Ă©galement obtenu l’Aide Individuelle Ă  la CrĂ©ation de la DRAC Île-de-France pour le projet SATURNISM, une fiction qu’il corĂ©alise avec la chorĂ©graphe Alice Bertrand.
Il a participĂ© Ă  des expositions au Latvian National Museum of Art de Riga (Lettonie), au MusĂ©e des Arts Asiatiques de Nice, au FRAC Limousin, au Trapholt Museum de Kolding (Danemark), au MusĂ©e Adrien DubouchĂ© Ă  Limoges et au MusĂ©e de Picardie Ă  Amiens. Ses oeuvres sont prĂ©sentes dans la collection de la Maison du Patrimoine Ă  Saint-Yrieix, au MusĂ©e du Verre et du Cristal de Meisenthal, Ă  la Piscine (MusĂ©e d’art et d’Industrie AndrĂ© Diligent) Ă  Roubaix ainsi qu’au MUDAC (Lausanne, Suisse).

TRADUSLATION

Texte de Thibaut Waution, 2022

 

TradĆ«cĕre. Trans-dĆ«cƍ. Mener Ă  travers. Transporter d’une langue Ă  une autre. Traduire… Remonter aux racines latines de ce verbe Ă©voque son principe de glissement d’un Ă©tat Ă  un autre, le besoin de garder son intĂ©gritĂ© tout en modifiant sa forme. Au terme du processus, le rĂ©sultat ne prĂ©sente Ă  priori plus de similitude avec la reprĂ©sentation d’origine. Et pourtant, la signification reste inchangĂ©e, ou presque.

Pour sa sĂ©rie d’Ɠuvres Traduslation, RĂ©jean Peytavin emprunte Ă  ce procĂ©dĂ© cet effet de glissement d’un signifiant Ă  un autre, d’un langage plastique Ă  un autre. Son rĂ©fĂ©rent est une sĂ©rie de cĂ©ramiques observĂ©es dans divers musĂ©es pour lesquelles l’intĂ©rĂȘt de l’artiste s’est manifestĂ© de la façon la plus subjective qui soit. Rapport de forme, couleur interpellante, origine intrigante, usage quelconque
 Aucune explication objective Ă©claire le dialogue Ă©tabli entre RĂ©jean Peytavin et les cĂ©ramiques sĂ©lectionnĂ©es. Seul un lien invisible Ă©tabli entre l’artiste et le pouvoir d’évocation de ces piĂšces fait force de sĂ©lection.

Ces objets, l’artiste les a couchĂ©s sur papier Ă  l’aide du dessin altĂ©rant inĂ©vitablement leur plastique et leur tridimensionnalitĂ©. Les dessins sont ensuite envoyĂ©s au Maroc oĂč les tisserandes de la CoopĂ©rative Mabrouka les dĂ©cline en kilim. Une fois de retour dans l’atelier de l’artiste, ces tapis tissĂ©s deviennent la premiĂšre source d’inspiration pour la crĂ©ation de nouvelles cĂ©ramiques.

Un enchaĂźnement oĂč rĂ©fĂ©rences et choix artistiques se cĂŽtoient subtilement. InspirĂ© par la ville romaine dĂ©couverte sur le site archĂ©ologique marocain de Volubilis, RĂ©jean Peytavin questionne l’origine du style de ses mosaĂŻques similaire Ă  celui des tapis berbĂšres, une influence qui suggĂšre des glissements millĂ©naires entre mĂ©dium. Cette Ă©vocation rappelle, par ailleurs, l’anciennetĂ© du tissage, artisanat aussi ancien que la cĂ©ramique mais ne laissant que peu de tĂ©moignage, le plus vieux tĂ©moin, le Tapis de Pazyryk datant de plusieurs siĂšcles avant notre Ăšre. À l’instar de l’action de tisser, ces rĂ©fĂ©rences s’entrelacent les unes aux autres, telles les mailles des tisserandes pour raconter une histoire, pour dialoguer entre passĂ©, prĂ©sent et futur.

Ce triptyque – dessin, kilim, cĂ©ramique – renvoie Ă  la notion de rencontre et son action de s’ouvrir vers l’inconnu que ce dernier soit une Ɠuvre, une culture ou une personne Ă©trangĂšres. InhĂ©rents au concept de traduction, le dialogue et l’échange prolongent ce processus qui questionne notre relation Ă  l’objet, son appropriation dans sa reprĂ©sentation et son altĂ©ration dans sa rĂ©interprĂ©tation. Le glissement prĂ©sent dans Traduslation fait Ă©cho Ă  l’évolution de tout individu ou toute culture, fruit d’échanges et de rencontres. Avec son travail de reformulation plastique construit tel un tĂ©moignage du prĂ©sent dĂ©diĂ© au futur, RĂ©jean Peytavin parle de l’humanitĂ©, de son histoire et de son perpĂ©tuel dĂ©veloppement.

 

TRADUSLATION

Text by Thibaut Waution, 2022

 

TradĆ«cĕre. Trans-dĆ«cƍ. Leading through. To carry from one language to another. To translate… Going back to the Latin roots of this verb evokes the principle of sliding from one state to another, the need to keep its integrity while changing its form. At the end of the process, the result has no apparent similarity with the original representation. And yet the meaning remains unchanged, or almost.

For the series Traduslation, Réjean Peytavin borrows from this process this effect of sliding from one signifier to another, from one plastic language to another. His referent is a series of ceramics observed in various museums for which the artist expressed interest in the most subjective way possible. A relationship of form, an intriguing colour, an intriguing origin, 
There is no objective explanation for the dialogue between Réjean Peytavin and the selected ceramics. The selection is only done by an invisible link between the artist and the evocative power of these pieces.

The artist drew this object on paper and inevitably altered their plasticity and three-dimensionality. The drawings are then sent to Morocco where the weavers of the Mabrouka Cooperative turn them into kilim. Once back in the artist’s studio, these woven carpets become the first source of inspiration for the creation of new ceramics.

A series where references and artistic choices are subtly combined. Inspired by the Roman city discovered on the Moroccan archaeological site of Volubilis, Réjean Peytavin questions the origin of the style of his mosaics similar to the one of Berber carpets, an influence that suggests millennia-old shifts between medium. This evocation also recalls the age of weaving, a craft as old as ceramics but leaving little evidence, the oldest witness, the Pazyryk Carpet, dating from several centuries before our era. Like the action of weaving, these references intertwine with each other, like the stitches of the weavers, to tell a story, to dialogue between past, present and future.

This triptych – drawing, kilim, ceramics – refers to the notion of meeting and opening up to the unknown: an artwork, culture or person. Inherent to the concept of translation, dialogue and exchange extend this process questioning our relationship to the object, its appropriation in its representation and its alteration in its reinterpretation. The shift present in Traduslation echoes the evolution of any individual or culture, the result of exchanges and meeting. With his work of plastic reformulation constructed as a testimony of the present dedicated to the future, RĂ©jean Peytavin speaks of humanity, its history and its perpetual development.

 

MODELAGES

Texte de Pascal Rousseau, 2018

 

RĂ©jean Peytavin a mis en place, depuis quelques annĂ©es, une pratique du dĂ©tournement poĂ©tique d’objets qu’il installe dans ce qu’il aime appeler un « confort dĂ©calĂ© ». Mais de quel dĂ©calage s’agit-il ? Non pas une rĂ©sistance Ă  la sacro-sainte fonctionnalitĂ© de l’objet mais plutĂŽt une exploration matĂ©rielle des liens entre la forme, sa fabrique et ses usages. Pour cela, les protocoles de fabrication prennent toute leur importance, avec pour mode opĂ©ratoire privilĂ©giĂ© la technique du moulage. Dans ses rĂ©centes productions, RĂ©jean Peytavin joue sur des variations formelles rĂ©alisĂ©es Ă  partir de matrices. Venu du latin « matrix (matricis) », ce terme est dĂ©rivĂ© Ă©tymologiquement du mot « mater » (« mĂšre »), soulignant d’emblĂ©e sa nature gĂ©nĂ©rative ainsi que ses modes d’hybridation (en latin matrix signifie aussi une « mĂšre souche »). RĂ©jean Peytavin surfe sur la productivitĂ© gĂ©nĂ©rative de ces croisements : il court-circuite les modes de reproduction de masse (la duplication au moyen du moule, comme principe de base du design industriel) qu’il dĂ©place vers des usages moins attendus et formatĂ©s de la matiĂšre et des formes. C’est lĂ  une maniĂšre mĂ©taphorique, mais portĂ©e par un savoir-faire bien rĂ©el, de rĂ©sister aux calibrages normatifs des comportements de l’individu face Ă  la mĂ©diation « technique » des objets.

Dans le vocabulaire technique, la matrice est un moule, une structure enveloppante qui sert Ă  reproduire des formes, une empreinte Ă  partir de laquelle on va crĂ©er une piĂšce. Ce terme, omniprĂ©sent dans le vocabulaire et les procĂ©dures du design industriel, se retrouve aussi bien dans la typographie (un moule pour former des lettres) que dans la gravure (une plaque gravĂ©e enduite) ou la production en chaine des objets manufacturĂ©s (on la retrouve dans les ateliers de porcelaine sanitaire). Mais la matrice n’est pas qu’un moule ou un support Ă  partir duquel la matiĂšre va prendre forme et signification ; elle est aussi ce qui lie la matiĂšre elle-mĂȘme (ce qui sert de liant physique et chimique dans un matĂ©riau composite). Dans la fabrique de ses objets, RĂ©jean Peytavin dĂ©cline cette double identitĂ© de la matrice, brouillĂ©e au moyen d’agents actifs de perturbation. Nul hasard si, en microbiologie, la matrice correspond au biotope dans lequel les bactĂ©ries sont cultivĂ©es et se dĂ©veloppent. On retrouve ce rĂšgne bactĂ©riologique Ă  la surface malmenĂ©e, parfois boursoufflĂ©e, des objets de Peytavin, par effet de dĂ©rĂšglement organique des formes, par extension virale dĂ©libĂ©rĂ©ment intĂ©grĂ©e au processus de fabrication.

Pour ses TrophĂ©es trop faits, Peytavin est allĂ©, lors d’un voyage de formation en Chine, collecter des objets dans une ancienne usine de porcelaine situĂ©e au cƓur d’une friche industrielle. Il y a retrouvĂ© des bibelots composites, des vestiges d’ustensiles, des pots usĂ©s, fracassĂ©s, de multiples dĂ©bris bigarrĂ©s, mais aussi des restes de moules servant Ă  la fabrication Ă  grande Ă©chelle de ces vases ou figurines destinĂ©s au marchĂ© international. Ses TrophĂ©es trop faits sont, en tous sens, les tĂ©moins du tĂ©lescopage Ă  l’Ɠuvre dans ce « design matriciel ». A partir de quelques moules, certains abĂźmĂ©s, qu’il combine par collage « pour en exagĂ©rer les possibilitĂ©s d’usage », RĂ©jean Peytavin produit ce qu’il appelle des « sur-objets », un prĂ©fixe qu’il faut entendre comme une forme augmentĂ©e, Ă  la fois dĂ©couplĂ©e et dĂ©cuplĂ©e, sur le modĂšle de vases Ă  quatre faces ou six anses, et sur le principe d’un dĂ©rapage contrĂŽlĂ© de l’assemblage des modules prĂ©fabriquĂ©s. Le « sur-objet » est le fruit d’une contamination virale, cristallisĂ©e ici lors du coulage de la porcelaine. RĂ©jean Peytavin parle de trophĂ©es : ce sont, pour lui, des sculptures-tĂ©moins d’un « systĂšme industriel dĂ©passĂ© ». En quoi sont-ils « trop faits » ? Par la surabondance des Ă©lĂ©ments fonctionnels agrĂ©gĂ©s (les anses par exemple) qui dĂ©gonfle l’usage courant de l’ustensile au service d’un excĂšs de la forme vĂ©cu comme la traduction symbolique d’une performance propre au systĂšme marchand globalisĂ© produisant en surabondance sur des sites reliĂ©s mais dĂ©localisĂ©s.

Lors du mĂȘme voyage en Chine, RĂ©jean Peytavin invite des fabricants locaux de porcelaine Ă  reproduire, Ă  l’identique, des modĂšles de vases anciens, dĂ©couverts dans les vitrines du dĂ©partement des antiquitĂ©s Ă©gyptiennes du Louvre. Avec Re-production (2016-2017), il propose aux tourneurs de l’atelier de Shanshan (Jingdezhen), rompus aux exercices de copistes Ă  grande Ă©chelle, de fabriquer en petit nombre des vases Ă  partir de photographies prises au MusĂ©e, reprĂ©sentant des poteries du Moyen-Empire Ă©gyptien. L’Egypte pharaonique face Ă  l’Empire du milieu ou comment le rĂ©gime de la globalisation repousse l’espace-temps et les Ă©carts culturels, dans la rencontre impromptue entre une civilisation disparue (avec ses secrets de fabrication) et un Etat-atelier Ă  l’ùre de la mondialisation. Le savoir-faire des tourneurs chinois est mis au service d’une duplication hors-sol et dĂ©contextualisĂ©e des hĂ©ritages de la tradition artisanale.

Dans cette sĂ©rie Re-production, RĂ©jean Peytavin joue sur le pouvoir des analogies et les systĂšmes de reconnaissance des formes. On peut penser ici aux trois formes d’analogie repĂ©rĂ©es par Gilles Deleuze (« analogie par similitude », « analogie par relation interne», « analogie par modulation »). La premiĂšre est une analogie « physique », la seconde plutĂŽt « organique », la troisiĂšme « esthĂ©tique ». La premiĂšre maniĂšre convoquĂ©e par Deleuze – l’« analogie physique » Ă  partir d’une « ressemblance productrice » – trouve sa raison d’ĂȘtre dans « le moule ». Elle agit comme une « opĂ©ration de surface » (Deleuze parle de surface « pelliculaire ») ou plus prĂ©cisĂ©ment de « bordure ». RĂ©jean Peytavin dĂ©cline sous divers aspects ce principe ; on peut mĂȘme dire qu’il explore la forme par ses bords et ses dĂ©bordements. Sa façon de faire (le « ma » de matrice provient aussi du sanscrit « MĂą » qui signifie « faire ») ne rĂ©pond pas au rĂ©gime de la prĂ©fabrication, mais, Ă  l’inverse, dĂ©tourne le moule industriel pour induire, par accident, des formes d’excĂ©dents. Ses vases ne sont pas symĂ©triques mais soigneusement dĂ©calĂ©s ; leurs surfaces ne sont pas lisses mais augmentĂ©es ; leurs formes plutĂŽt vivantes, propices Ă  l’enflure, comme s’il s’agissait de ne pas enfermer l’objet dans une forme (prĂ©)dĂ©terminĂ©e, fixe et figĂ©e.

C’est lĂ  que l’on rencontre la seconde catĂ©gorie d’analogie adoptĂ©e par Deleuze, « l’analogie organique » oĂč il n’est plus seulement question, cette fois, d’un moule extĂ©rieur qui conditionne la forme, qui prĂ©forme, mais bien d’un « moule interne » qui se forme de l’intĂ©rieur – Deleuze reprend ce principe Ă  Buffon, le fameux naturaliste français du XVIIIe siĂšcle. Le propre du « moule interne » est de ne pas s’en tenir aux effets de surface mais de conditionner le dedans de la forme par une mesure qui « contiendrait une diversitĂ© de rapports entre les parties ». C’est ce qui fait dire Ă  Deleuze que l’on passe insensiblement du « moule » au « module ». Pour cela, on le sait, Gilles Deleuze s’inspire des travaux du philosophe des techniques Gilbert Simondon (1924-1989). Il y aurait selon Deleuze revisitant Simondon trois dĂ©clinaisons de l’analogie suivant une « sĂ©rie croissante » : le moule, le module et la modulation. Quelle diffĂ©rence y-a-t-il entre mouler et moduler ? C’est exactement la question que se pose RĂ©jean Peytavin avec ses objets. « Mouler, nous dit Simondon, c’est moduler une fois pour toutes, d’une maniĂšre dĂ©finitive (
). Moduler, c’est mouler de maniĂšre continue ». En d’autres termes, dans la modulation, c’est comme si le moule ne cessait pas de changer. Le module serait un moule animĂ© par un mouvement intĂ©rieur. Loin de s’opposer, le moule et le modulateur sont deux extrĂȘmes d’une sĂ©rie continue : « mouler, c’est moduler de maniĂšre dĂ©finitive : moduler, c’est mouler de maniĂšre continue et perpĂ©tuellement variable ». Entre les deux, il y aurait la forme intermĂ©diaire du « modelage ».

Dans Ter(r)atologie, RĂ©jean Peytavin dĂ©place cette recherche dans le champ de l’industrie du verre. Il s’est pour cela installĂ© Ă  Meisenthal, dans une vallĂ©e anciennement productrice de verre soufflĂ©. Crise oblige, le bassin industriel s’est dĂ©sertifiĂ©, laissant place Ă  des usines dĂ©saffectĂ©es ou reconverties. A l’initiative du CIAV (Centre international d’art verrier), une moulothĂšque a Ă©tĂ© constituĂ©e Ă  partir des archives d’ateliers de ces usines obsolĂštes; c’est dans ce lieu de ressources qu’il s’est fourni en demi-moules orphelins servant de matrice Ă  la production artisanale de ses vases dĂ©phasĂ©s. En cela, RĂ©jean Peytavin joue, dans le coulage de ses porcelaines et le moulage de ses verres, sur le principe d’individuation cher Ă  Simondon. Cela l’aide Ă  penser la singularitĂ© et la diffĂ©rence (Deleuze n’est pas loin, celui de DiffĂ©rence et rĂ©pĂ©tition), non Ă  partir d’une rĂ©flexion logique mais rĂ©solument vivante et Ă©nergĂ©tique. Il arrache le statut de l’objet dupliquĂ© (copie de copie) Ă  l’idĂ©e d’une unitĂ© pour le dĂ©placer vers l’unicitĂ©, c’est-Ă -dire vers la singularitĂ©. L’objet – tout comme l’individu auquel il est destinĂ© – se pense alors en tant que verbe plus que comme un substantif, un devenir plutĂŽt qu’un Ă©tat, une relation plutĂŽt qu’un terme.

C’est pourquoi l’idĂ©e d’une individuation en acte de l’objet colle plutĂŽt bien Ă  ses rĂȘveries de production dĂ©calĂ©e. La singularitĂ© de ses objets signe une forme d’activisme face aux rĂ©flexes productivistes d’une fabrique Ă  grande Ă©chelle qui privilĂ©gie un rĂ©gime gĂ©nĂ©ral d’équivalence oĂč tout se vaut (la copie est similaire au modĂšle) Ă  quoi il rĂ©pond, dans ses moulages tĂ©lescopĂ©s qui brisent cette logique d’identification, que rien ne s’équivaut. La singularitĂ© Ă©chappe Ă  la reproduction, les « sur-objets » sont stabilisĂ©s dans leur forme tout en restant ouverts Ă  de possibles dĂ©phasages. Le moule en tant qu’enceinte susceptible d’accueillir la forme de l’objet Ă  venir, rend possible cette relation vivante entre Ă©lĂ©ments disparates. Dans L’individuation Ă  la lumiĂšre des notions de forme et d’information, Simondon nous rappelle combien, dans le moule, la forme « se rĂ©verbĂšre dans toute la masse par l’action de molĂ©cule Ă  molĂ©cule », elle se rĂ©alise de proche en proche, par systĂšme de propagation : ses potentialitĂ©s sont donc inhĂ©rentes Ă  la matiĂšre elle-mĂȘme, en dehors de la simple duplication, bien au-delĂ  de la rĂ©plique plus ou moins dĂ©senchantĂ©e. C’est ce qu’expĂ©rimente, de maniĂšre crĂ©ative et poĂ©tique, RĂ©jean Peytavin dans ses objets-sculptures en partie fonctionnels qui revisitent les relations topologiques de la matiĂšre Ă  la forme en cherchant Ă  prĂ©server leur unicitĂ© dans le mouvement mĂȘme du modelage.

SOMPTUEUSE DISGRÂCE

Texte de Yann Grienenberger, 2020

 

Préambule
Lorsque qu’une unitĂ© de production ferme dĂ©finitivement ses portes, son patrimoine technique est gĂ©nĂ©ralement vendu, dissĂ©minĂ©, recyclĂ© ou dĂ©truit. Si un certain nombre d’outils «  standards  » n’ont que la valeur d’un Ă©quipement similaire neuf diminuĂ© de son usure, d’autres, confectionnĂ©s Ă  façon pour les besoins d’un systĂšme productif particulier, n’ont finalement que la valeur du poids des matĂ©riaux qui le composent. Pour exemple, lors de la fermeture de la Verrerie de Meisenthal, en 1969, 8  000  moules en mĂ©tal (qui reprĂ©sentent plus de 250  ans de mĂ©moire de formes et ont chacun portĂ© des milliers de piĂšces dans leurs ventres), ont Ă©tĂ© mis Ă  la ferraille. Si, avec les yeux d’aujourd’hui nous ne pouvons que regretter amĂšrement le destin malheureux de ces outils, vĂ©ritables mĂ©moires d’épopĂ©es industrielles extraordinaires, le contexte de l’époque, l’aspiration au «  progrĂšs  », le rejet des protocoles traditionnels de production, l’apparition de nouveaux matĂ©riaux d’Ɠuvre (comme le plastique par exemple), ont largement contribuĂ© Ă  l’indiffĂ©rence du moulocide.

Comprenant assez rapidement que le moule incarne le prolongement de la main et du souffle, depuis la fin des annĂ©es 1990, le Centre International d’Art verrier (CIAV) de Meisenthal, créé en 1992 pour sauvegarder et revisiter les savoir-faire verriers propres Ă  son territoire, se lance dans une politique de collecte d’anciens moules de soufflage dans le but de constituer un vaste rĂ©pertoire de formes. Aujourd’hui, cette collection d’outils, appelĂ©e «  moulothĂšque  », compte environ 1  800  moules en mĂ©tal et en bois. Se rĂ©fĂ©rant Ă  diffĂ©rentes techniques de soufflage (soufflĂ©-tournĂ©, soufflĂ©-fixe, moule optique), ils servaient majoritairement Ă  la production de contenants et d’objets d’usage courant liĂ©s aux arts de la table. Nous les avons rachetĂ©s ou ils nous ont Ă©tĂ© donnĂ©s lors de la liquidation ultime des biens d’unitĂ©s de production rĂ©gionales aujourd’hui Ă©teintes (Verrerie de Meisenthal, Cristallerie lorraine de Lemberg, Villeroy & Bosch, Cristallerie d’Hartzwiller).

Cette moulothĂšque, outre son objectif conservatoire, incarne une ressource technique intarissable pour les crĂ©ateurs contemporains qui collaborent avec les verriers de Meisenthal. Il est possible, en effet, par le biais de multiples interventions plus ou moins acadĂ©miques, de modifier la destination de l’objet initialement soufflĂ© dans un moule. Il existe en effet d’innombrables combinaisons de techniques dites «  Ă  chaud  » (dĂ©pose d’anses, dĂ©coupe Ă  chaud, rognage, dĂ©formation, colorations etc..) et/ou «  Ă  froid  » (dĂ©coupe, percement, sablage, taille, gravure, argenture
etc),.

Ce conservatoire de matrices, mĂ©moire formelle d’une industrie jadis florissante, incarne aujourd’hui un objet de recherche clamant de maniĂšre forte la posture de travail du CIAV, qui consiste Ă  favoriser des dialogues quotidiens entre l’hĂ©ritage technique d’un territoire et des questionnements contemporains.

Le travail Réjean Peytavin / Détourner pour mieux révéler.
RĂ©jean Peytavin, Ă  l’occasion de diverses sĂ©quences de recherches dans nos ateliers, a apprĂ©hendĂ© la moulothĂšque de maniĂšre singuliĂšre. Il n’a pas Ă  proprement dit «  revisité  » les formes d’objets que peuvent enfanter les moules dans le cadre d’un protocole traditionnel de soufflage, mais s’est lancĂ© dans un travail sur les outils eux-mĂȘmes. Un moule de soufflage en fonte, de coutume constituĂ© de 2 parties symĂ©triques, a la possibilitĂ© d’ĂȘtre «  dĂ©membré  » mĂ©caniquement sans lui porter prĂ©judice. RĂ©jean se jouant de ce process, a travaillĂ© sur l’idĂ©e de recomposer des matrices uniques Ă  partir d’élĂ©ments de 2 moules diffĂ©rents, convolant ainsi en justes noces des moules ayant par le passĂ© enfantĂ© des carafes Ă  dĂ©canter, des vases ou autres vinaigriers.

En parallĂšle, RĂ©jean, Ă  partir d’un large nuancier des couleurs utilisĂ©es par les verriers sous forme de ballottes (boudins de verre de couleur qui permettent de colorer le verre dans sa phase de mise en Ɠuvre Ă  chaud), a travaillĂ© sur une technique peu acadĂ©mique certes, mais au combien innovante, de «  coagulation  » de couleurs. Il a ainsi créé en amont de la phase de soufflage de ses piĂšces, des assemblages de ballotte de couleurs diffĂ©rentes, confĂ©rant ainsi Ă  la piĂšce finale, d’uniques effets verticaux de couleur.

De ce kamasoutra improbable, du croisement de ces deux protocoles techniques rĂ©inventĂ©s naitront alors de bienheureux «  monstres  » aux somptueuses disgrĂąces. La double arythmie (forme et couleur) que portent les piĂšces en elles requestionne le verre, sa mise en Ɠuvre et les savoir-faire techniques d’un territoire. Nous savons combien les gestes artisanaux traditionnels ont plus que jamais besoin d’ĂȘtre rĂ©interrogĂ©s pour perdurer. RĂ©jean, avec son regard acĂ©rĂ© a contribuĂ© Ă  l’insatiable volontĂ© du CIAV de poursuivre notre rĂȘve de rĂ©veiller la tradition verriĂšre. Nous porter au chevet des techniques traditionnelles verriĂšres propres Ă  notre territoire n’est pas une dĂ©marche anodine. Nous sommes ici loin de l’acharnement thĂ©rapeutique. Au-delĂ  de l’intĂ©rĂȘt culturel et patrimonial de cette quĂȘte, nous sommes persuadĂ©s que le travail de rĂ©interprĂ©tation de la grammaire verriĂšre menĂ© par l’attelage «  artiste – verriers  » Ă  Meisenthal permet de dĂ©livrer l’artisanat verrier du registre du folklore, de redonner du sens Ă  la valeur du travail, d’initier une nouvelle approche des pratiques artisanales.

Merci Réjean.

 

Multiplex
La cĂ©ramique des crĂȘtes.

Texte de Mathieu Buard, 2018

 

Lorsque l’on parle de cĂ©ramique, matiĂšre crue, cuite et Ă©maillĂ©e, on peut se demander ce qui en dĂ©cide la destination et en meut les formes, dĂ©coratives, domestiques possiblement, sculpturales ou picturales  ? Et, en ce sens, il s’agirait toujours de savoir de quel bord, de quel mĂ©dium la cĂ©ramique est le nom  ? Excroissante, croĂ»tĂ©e ou galbĂ©e, du vase au pot, de la tuile au carreau, la terre sous l’empreinte crĂ©ative et massive de l’auteur et du four, gagne en rĂ©solution. Un mot, ancien, semble recouvrir les interprĂ©tations possibles de cette matiĂšre, celui de multiplex. Etrangement, plus se dĂ©plie le mot, plus sa sĂ©mantique concorde avec les Ɠuvres de RĂ©jean Peytavin. DĂ©plions donc.

Multiplex, c’est de prime abord ce «  Qui permet le passage simultanĂ© de plusieurs signaux sur une seule voie.  (
) Lorsqu’on veut transmettre de nombreuses mesures sur une seule voie, il faut choisir un multiplex soit par rĂ©partition de frĂ©quence, soit par rĂ©partition en temps  ». Ici la destination, la mise en forme Ă©nergique de la terre est sujette Ă  l’expĂ©rimentation de l’auteur, canal fait de ses mains agiles pour Ă©riger une sĂ©rie de formes qui deviennent Ɠuvres.  Rien que de plus normal, comme dans le processus de recherche d’un sculpteur
 d’un potier
 C’est un geste hylĂ©morphique premier, qui donne corps Ă  la matiĂšre et l’arrĂȘte, la concentre, solide pour longtemps lorsqu’il s’agit de cĂ©ramique cuite. On pense ici aux gestes des protocĂ©ramiques Jomon dont la corde laisse l’empreinte, comme le motif inhĂ©rent Ă  la forme globale, le dĂ©tail et le tout Ă©pris l’un de l’autre.

Mais c’est aussi tout autant conduire les procĂ©dĂ©s, industriels, si l’on prolonge l’analogie, tels que RĂ©jean Peytavin les dĂ©tournent, en travaillant de coulage et d’extrusion mĂ©canique de la terre, comme dans ses collaborations expĂ©rimentales avec l’entreprise Geberit et les formats automates des Ă©viers dĂ©moulĂ©s ou ceux plus explicites encore des tuiles dĂ©coupĂ©es Ă  la chaine de l’entreprise Gasser. Tout cela, est pris d’un processus de cĂ©ramique industrielle. LĂ , pourtant, l’artiste insĂšre des tricks et ruptures, qui en jouant sur la seule voie de la chaine devenue industrieuse, dĂ©tourne l’objet et provoque par rĂ©partition de frĂ©quence de grands bas reliefs grotesques pensĂ©s en portraits, des tuiles toiles gĂ©antes dessinĂ©es en abĂźme, des Ă©vĂ©nements sculpturaux assurĂ©ment. DĂ©plions encore.

RĂ©jean Peytavin sollicite donc la cĂ©ramique prĂ©cisĂ©ment pour sa ductilitĂ©, sa labilitĂ© qui, trouve des destinations particuliĂšres et des Ă©chos plastiques aux procĂ©dĂ©s de l’artisanat, de l’industrie
 Du geste qu’il convoque en somme. Ici multiplex livre son second chant, celui de ce « qui est constituĂ© par l’adjonction de plusieurs Ă©lĂ©ments semblables »,  «  d’échos en multiples  »  et rĂ©vĂšlent des rĂ©alitĂ©s manifestes comme celles de  «  poulie multiple  (
), d’ovaire multiple, (
)  et s’achĂšve sur le sens d’un «  tableau du rĂšgne vĂ©gĂ©tal  
  ». Principe d’amplification, prolixe, mĂ©tamorphique et fĂ©cond, qui offre en son rĂšgne des corps variĂ©s, caryotypes de vases par exemple, comme le travail de jeu avec les moules incomplets rĂ©agencĂ©s que l’artiste dĂ©veloppe dans une manufacture des terres du kaolin français non loin de Limoges. Des objets sculpturaux Janus, assumant une part joyeuse et dĂ©corative, mais dĂ©tournant tout type de systĂ©matique ornementale. De l’anse au vase comme le propose George Simmel, il n’y a qu’un pas de cĂŽté  Ainsi de dos comme de face, le motif Ă©maillĂ© dĂ©joue la forme, la lie et la dĂ©lie, dans une Ă©quivoque volontaire, aux formats en quatre dimensions. Combinatoires et variations de formes vases qui font tableau par le prolongement visuel du motif, en meute… et qui jouent leurs rĂŽles de rĂ©ceptacles, bonhommes, en solitaire.

Des portraits aux vases, des pots aux tuiles, la cĂ©ramique produite par RĂ©jean Peytavin, «  qui se prĂ©sente sous des formes variĂ©es », rejoint la sculpture, l’art du potier, du dessinateur, du graveur, et trouve des points d’acmĂ©s comme pour la rĂ©sidence au Cercco, Ă  GenĂšve. LĂ , le multiplex Ă©graine une forme supplĂ©mentaire, « sorte de tableau de distribution utilisĂ© dans les centraux tĂ©lĂ©phoniques ». Mise en tension et en regard, la tuile devient Ă©tagĂšre recourbĂ©e qui accueille de pots ornĂ© de pots, 
 des tuiles toiles gĂ©antes, initialement placĂ©es sur un toit dans des proportions normĂ©es Ă  l’horizontale, sont gravĂ©es de dessins d’elles-mĂȘmes en miniature, Ă©chos sans complexe, dĂ©ployant mĂȘme le dessin d’une parabole de toit et de ses ondes. ReprĂ©sentĂ©es. Avec malice, et dans un grand dĂ©tournement, en reconnectant les fils du tableau de distribution des signifiants Ă  sa façon, la cĂ©ramique inverse le fond et la forme. Au bord du langage, sur les crĂȘtes risquĂ©es d’une sortie d’une zone de confort, tout s’entrelace.

Tant et si bien qu’un autre choix s’aiguise. Celui du chant de la couleur. D’abord par l’adoption d’une terre locale, et de son coloris cuit qui a pour lui sa logique sensible propre. Puis des engobes et des Ă©maux, qui parce qu’ils se dĂ©posent et montrent Ă  l’aveugle, avant le four et rutilant dans l’aprĂšs coup, rĂ©ticulaire presque, des plis supplĂ©mentaires sur la forme cuite  ; lĂ  encore l’artiste dĂ©ploie une palette non conforme, provoquant les contours d’un trop, d’un surlignage strident, d’une intensitĂ© chromatique paradoxale, couleur Ă©loquente jamais aisĂ©e ni complaisante avec son support.

Les Ɠuvres de RĂ©jean Peytavin incarnent cette derniĂšre stase de la dĂ©finition sobre du multiplex « qui a beaucoup de plis »  d’oĂč « qui a beaucoup d’Ă©lĂ©ments constitutifs », « bien plus nombreux ». Transbordage d’une sculpture cĂ©ramique, d’une cĂ©ramique peinture, qui sans que l’on y prĂȘte attention, dĂ©joue les bords et frĂŽlent les crĂȘtes. Si la cĂ©ramique est multiplice, les Ɠuvres qu’en extirpe alors RĂ©jean Peytavin sont plurielles, expĂ©rimentales et joyeusement polymorphes, d’un commun Ă©cho.

 

Les Aventures de Jingjing ou Le bataillon des ChimĂšre

Texte de AnaĂŻs Lepage, 2017

 

Dans son introduction Ă  l’Objet-personne, Carlo Severi se remĂ©more une correspondance littĂ©raire au statut exceptionnel entre Franz Kafka et une enfant attristĂ©e par la perte de sa poupĂ©e – une histoire en apparence anecdotique relatĂ©e par sa compagne Dora Diamant. Sous la plume de l’écrivain lui inventant une voix en mĂȘme temps qu’une destinĂ©e, la poupĂ©e se voyait dotĂ©e d’une existence trĂ©pidante ponctuĂ©e de voyages Ă  travers le monde. Vivante, sur le plan de la fiction et de l’attachement ressenti par l’enfant, elle Ă©tait emportĂ©e dans de palpitantes aventures qui justifiaient sa disparition et en apportait la consolation. Dans cette situation, la poupĂ©e Ă©chappait soudain Ă  son statut d’objet pour acquĂ©rir une dimension supplĂ©mentaire : elle quittait le rang des choses inanimĂ©es.

Comment ne pas dĂ©celer un souffle de vie similaire dans les crĂ©atures incarnant Les Aventures de Jingjing, entretenu ici non plus par les moyens de l’écriture mais par ceux de la cĂ©ramique ? Pour la fabrication de cette sĂ©rie de figurines, RĂ©jean Peytavin a utilisĂ© les moules de statuettes d’une petite fille et d’un petit garçon trouvĂ©s par hasard lors de sa rĂ©sidence Ă  Jingdezhen. ReprĂ©sentant de jeunes enfants tenant chacun une piĂšce porte-bonheur, ces objets en porcelaine Ă©maillĂ©e sont traditionnellement associĂ©s ensemble et offerts pour apporter bonne fortune et prospĂ©ritĂ© dans la tradition Feng Shui. Symboles d’un art populaire et de croyances vernaculaires, ces figurines sont distribuĂ©es abondamment dans des boutiques de souvenirs, dĂ©clinĂ©es sous forme d’affiches et d’autocollants et placardĂ©s sur les devantures de boutiques, ou encore dupliquĂ©es Ă  loisir sur des sacs plastiques et autres objets usuels.

Pourtant, de ces figures de l’enfance immuables par convention de reprĂ©sentation, indiffĂ©rentes aussi bien au passage du temps ou des modes qu’à leur rĂ©plication intensive sous l’effet d’une exploitation de masse, il ne reste que quelques indices. Nous distinguons Ă  peine la rondeur du visage poupin, les bouche esquissant une expression de joie doucereuse, l’arrangement de la coiffure en deux chignons caractĂ©ristiques, ou la lĂ©gĂšre inclinaison de la tĂȘte en signe de bienveillance. Tandis que seules quelques figurines de petit garçon demeurent suite Ă  un moule trop fragile, Jingjing, la petite fille surnommĂ©e ainsi par l’artiste, subi toutes les mĂ©tamorphoses, marques des projections dont elle est animĂ©e.

La teneur des pĂ©ripĂ©ties de Jingjing semble pourtant moins narrative que matĂ©rielle. Une partie de la sĂ©rie dĂ©voile les Ă©lĂ©ments fonctionnels de fabrication et les dĂ©tourne en intentions dĂ©coratives. C’est moins Jingjing que nous identifions que son moule exposĂ© en tant que tel : la forme des bras provenant d’un autre moule est manquante, la cheminĂ©e de coulage est encore apparente, les deux tenants de moulage encadrent parfois la figurine jusqu’à se fondre avec elle. Un autre ensemble utilise les aspĂ©ritĂ©s et dĂ©fauts du moule endommagĂ© comme instruments de changements incongrus. La poupĂ©e, amputĂ©e, est soumise Ă  des assemblages de matĂ©riaux invraisemblables avec une thĂ©iĂšre, un corps de dragon, des Ă©lĂ©ments d’architecture ou encore sa propre tĂȘte multipliĂ©e. Si rĂ©cits il existe, ce sont ceux des transformations de la matiĂšre, des alĂ©as de cuisson, des accidents et des expĂ©rimentations magnifiĂ©es en une suite de rebondissements haletants. Les ressorts consistent en Ă©maux renversĂ©s dont on assume les coulures, en un bout de nez rĂąpĂ© laissĂ© en rĂ©serve, en une disparition totale de la figurine sous une glaçure. Il serait aisĂ© de dĂ©celer une sorte de sadisme de l’enfance ou des dieux de l’Olympes cĂ©lĂšbres pour leurs caprices dans la violence des procĂ©dĂ©s de transformation : Jingjing est malmenĂ©e, dĂ©membrĂ©e, assemblĂ©e, recrĂ©e en trois dimensions, dĂ©multipliĂ©e.

Plusieurs images du croisement des espĂšces traversent ainsi ses aventures. Il s’agit pour commencer de celle de la ChimĂšre, crĂ©ature redoutable de la mythologie grecque antique composĂ©e d’une tĂȘte de lion, d’un buste de chĂšvre et d’une queue de dragon. Ou encore celle de Fuxi et Nuwa, couple lĂ©gendaire de la cosmogonie chinoise liĂ©s ensemble par leurs corps en forme de serpent dans leurs reprĂ©sentations, et dont la figure fĂ©minine serait Ă  l’origine des premiers hommes. La variĂ©tĂ© des cas d’hybridation et de malformation rappelle Ă©galement les planches de gravures illustrant l’ouvrage Animaux, Monstres et Prodiges d’Ambroise ParĂ©, ancien premier chirurgien du roi Charles IX. VĂ©ritable traitĂ© typologique, cette somme de savoirs aux prĂ©tentions mĂ©dicales pour l’époque avançait les thĂ©ories divines et physiologiques les plus fantasques pour expliquer l’existence d’anomalies physiques depuis l’enfant nĂ© bicĂ©phale jusqu’à la licorne. Sur le plan de la gĂ©nĂ©tique, Jingjing est Ă©galement une chimĂšre contemporaine : elle incarne les manifestations d’hybridation spontanĂ©es ou encouragĂ©es de l’ADN dans le monde vĂ©gĂ©tal, animal ou humain, la rĂ©alisation d’un fantasme dĂ©miurgique de modification du vivant dĂ©fiant le cours de la nature, et le pendant dystopique voire horrifique de telles actions.

ProlifĂ©rante, Jingjing opĂšre une transformation de la merveille au monstrueux, du Feng Shui au grotesque. Mutante, elle convoque un imaginaire fabuleux autant que celui de la greffe, de la malformation du gĂ©nome incontrĂŽlĂ©e et de l’Ă©volution incontrĂŽlable. Renvoyant aux domaines de la mythologie, de l’alchimie et de la biologie, ces aventures dĂ©placent la fonction spirituelle du modĂšle d’origine vers celle de mĂ©taphore de la mutation. Elles proposent une rĂ©flexion sur le rebut, l’impur et la bigarrure comme principe de crĂ©ation et, dans une synthĂšse qui a tout d’un syncrĂ©tisme parodique, elles laissent entrevoir les possibilitĂ©s inĂ©puisables de l’hybride autant que les effets Ă  venir des manipulations gĂ©nĂ©tiques en des temps accĂ©lĂ©rĂ©s.

Les Portraits Sanitaires

Texte d’Elsa Delage, 2018

 

NĂ©e d’un partenariat avec l’entreprise Allia-Geberit, la sĂ©rie des Portraits Sanitaires propose un dĂ©tournement glorificateur et dĂ©sopilant de l’objet industriel que constituent les vasques et lavabos. BĂ©nĂ©ficiant d’un accĂšs privilĂ©giĂ© Ă  la chaĂźne de production de l’usine, RĂ©jean Peytavin a pu en rĂ©cupĂ©rer les piĂšces  considĂ©rĂ©es comme imparfaites, celles qui impropres au systĂšme ne pouvaient ĂȘtre commercialisĂ©es. Il offre ainsi Ă  ces objets non-finis, et par consĂ©quent non fonctionnels, une seconde vie.
AprĂšs multiples renversements, assemblages et Ă©maillages, ceux-ci ont pris l’allure de personnages loufoques et exubĂ©rants. Émanant de formes simples, ils affichent des expressions pour le moins franches  : surprise, malice, colĂšre, et crainte… qui leur confĂšrent un caractĂšre espiĂšgle.
S’il existe Ă  travers le monde diffĂ©rentes croyances en des entitĂ©s naturelles non humaines possĂ©dant une «  Ăąme  », RĂ©jean Peytavin n’y est pas insensible. Aussi, la vivacitĂ© qui transparaĂźt dans ces sculptures semble reflĂ©ter la force vitale de ces objets qui appartiennent ordinairement Ă  l’espace domestique. Souriant Ă  pleines dents, la bouche grande ouverte, les cheveux hĂ©rissĂ©s, les sourcils froncĂ©s, dĂ©finitivement hauts en couleur, ces Portraits Sanitaires cĂŽtoient le burlesque. Figures hybrides et incongrues, elles transcendent la mise en sĂ©rie d’objets qui rĂ©pondent Ă  nos besoins les  plus rudimentaires.

Créés en 2017, les Portraits Sanitaires ont Ă©tĂ© conçus en premier lieu pour venir habiter les alcĂŽves de la façade du musĂ©e Adrien DubouchĂ© Ă  Limoges. L’architecte  du bĂątiment, Pierre-Henri Mayeux, avait initialement prĂ©vu six niches, lesquelles devaient ĂȘtre pourvues  des bustes en bronze des donateurs du musĂ©e. Pourtant, depuis son inauguration en 1900, celles-ci Ă©taient  restĂ©es vacantes. S’inscrivant dans la tradition du portrait, les sculptures produites par RĂ©jean Peytavin entrent ainsi en Ă©cho avec cette commande initiale. On songe aussi aux gargouilles, ces figures sculptĂ©es Ă  la brutalitĂ© fortement marquĂ©e reprĂ©sentant le plus souvent un animal monstrueux, une chimĂšre. GouttiĂšres en saillie, elles Ă©taient destinĂ©es Ă  faire Ă©couler les eaux de pluie Ă  distance des murs.
Si, in fine, treize sculptures ont Ă©tĂ© produites, au moment de leur prĂ©sentation au musĂ©e Adrien DubouchĂ© pour l’exposition Al2Si2O5/45°51’00’’N-1°15’00’’E/16-17, six d’entre elles occupaient les niches de la façade extĂ©rieure, tandis que quatre autres cĂŽtoyaient les collections. Il s’agissait donc de rĂ©pondre Ă  diffĂ©rents manques, combler le vide de ces niches laissĂ©es inoccupĂ©es, mais Ă©galement rectifier un oubli dans l’Ă©criture de l’histoire de la cĂ©ramique. En l’occurence, aucune piĂšce de cĂ©ramique sanitaire n’avait jamais Ă©tĂ© montrĂ©e dans ce musĂ©e pourtant dĂ©diĂ© Ă  la porcelaine. ‹S’il a souvent rĂ©alisĂ© des Ɠuvres en cĂ©ramique, c’est la premiĂšre fois que RĂ©jean Peytavin travaille Ă  partir de cĂ©ramique sanitaire. Depuis l’AntiquitĂ©, les hommes entretiennent avec leur corps, et plus particuliĂšrement avec l’hygiĂšne, des rapports de vertu. De ce fait, les modes de gestion, de traitement, et de rĂ©cupĂ©ration de  l’eau n’ont rien de mĂ©prisable ou d’abject. AssociĂ© au concept d’hygiĂšne domestique, le mobilier sanitaire qui permet de rĂ©guler et de diriger la consommation d’eau Ă©voque Ă©galement la sanitĂ© du corps Ă  laquelle rĂ©pond celle de l’esprit, la puretĂ© et la sagesse.
La dĂ©marche Ă©conome de RĂ©jean Peytavin permet ainsi de remettre en perspective la notion de conformitĂ©, et par la mĂȘme occasion, de réévaluer ce qui est communĂ©ment appelĂ© rebut. À bien des Ă©gards, il redĂ©finit la notion de mineur et se plait Ă  brouiller les frontiĂšres tout en cĂ©lĂ©brant l’irrĂ©gularitĂ©. Son attrait pour le vernaculaire rĂ©vĂšle Ă©galement combien le langage de la comĂ©die peut renverser les catĂ©gories Ă©tablies.
Ces Portraits Sanitaires, avec leurs traits exagĂ©rĂ©s et leurs figures animĂ©es engendrent une lecture efficiente et non sans humour qui rappellent des personnages de bande dessinĂ©e. Leur efficacitĂ© visuelle Ă©voque en effet les procĂ©dĂ©s narratifs propres Ă  ce genre. On rejoint l’histoire de l’interaction entre l’art et la culture populaire. La mise en parallĂšle de ces productions aussi subalternes puissent-elles paraĂźtre par rapport aux arts “consacrĂ©s” vient alors questionner l’importance des hiĂ©rarchies culturelles, leur clivage et leur lĂ©gitimation.

InspirĂ©es par les gestes quotidiens et objets qui l’environnent, les Ɠuvres de RĂ©jean Peytavin dialoguent Ă©troitement avec la vie. Dans la lignĂ©e des Travaux GĂ©nĂ©raux, cette sĂ©rie des Portraits Sanitaires cĂ©lĂšbrent plus que jamais la possibilitĂ© d’un bien commun heureux.

 

Veni, vidi, v

Texte de Joël Riff, 2018

 

RĂ©jean Peytavin multiplie les conquĂȘtes. Il s’agit d’envisager de quoi elles sont la victoire. Chaque nouvelle sĂ©rie est un territoire Ă  remporter, au sein d’une immensitĂ© de compĂ©tences Ă  acquĂ©rir. Avec la cĂ©ramique de façon gĂ©nĂ©rale, toute cuisson est un challenge. DĂ©fourner relĂšve, c’est selon, de l’ultime satisfaction, du contentement, du simple soulagement, de la convenance, de la dĂ©ception partielle ou de la mortification. Il peut exister ici diffĂ©rents paliers entre gagner et perdre. Une piĂšce sortant entiĂšre de l’antre, est dĂ©jĂ  un triomphe.

RĂ©jean Peytavin dĂ©cline les configurations. Il s’amuse Ă  fatiguer les combinaisons, non pas par divertissement mais bien pour tester le bien-fondĂ© des Ă©quilibres. Sa science est expĂ©rimentale et de bouture en greffe, tout doit ĂȘtre essayĂ© sans vraiment chercher de formule. Une fantaisie plastique surgit alors, Ă  partir de collages dĂ©raisonnables qui finissent par tenir. La quantitĂ© naĂźt d’un appĂ©tit d’apprivoisement des techniques. Et leur domination doit se voir. La fiertĂ© devient ornement. Et en bon sportif, elle se brandit.

RĂ©jean Peytavin diversifie les compĂ©titions. Qu’il foule Limoges ou Jingdezhen, c’est en winner qu’il revient. Et ses piĂšces en tĂ©moignent, vigueur dans les ruines. Veni, vidi, vici. Le trophĂ©e est traditionnellement la dĂ©pouille d’un ennemi. Il atteste d’un succĂšs en en fournissant les marques tangibles. La porcelaine toujours contrainte, offre par sa mise en forme la preuve de sa soumission. Tout artisan du feu sait pourtant qu’il ne travaille pas contre lui, mais avec. Les flammes ne sont pas concurrentes. Au contraire, elles arbitrent et dĂ©cideront l’issue du jeu, relativisant la fameuse formule romaine.

 

 

Saturnism

Texte de Thomas Choury, 2018

 

L’ouverture du film sur cette Ă©trange forme Ă©caillĂ©e circulaire, posĂ©e au centre d’une route est Ă  la fois un leurre et un indice. Saturnism, tel qu’implique sa projection en boucle et en continue, ne peut se concevoir comme une Ɠuvre linĂ©aire. Elle se fonde sur une logique autre, un mouvement en spirale dont on trouverait des signes dispersĂ©s tout au long de son parcours, dans ses plans comme dans sa structure. Ainsi, on est trompĂ© d’emblĂ©e  : la premiĂšre image n’est pas la premiĂšre image. S’il doit y avoir un dĂ©but Ă  ce troublant enchainement, alors celui-ci est plus un Ă©picentre qui prend la forme d’un point de montage trop marquant pour ĂȘtre anodin  : au moment oĂč deux plans de dĂ©bris et de ferraille, rassemblĂ©s de façon anarchique se substituent Ă  deux plans de poissons encore frais de la pĂȘche quotidienne, encore vivants dans leur bac en plastique, alors tout fait sens. C’est ici que le film commence Ă  se dĂ©plier.
Saturnism s’ouvre donc sur une reprĂ©sentation de l’agonie  : agonie d’un poisson suffocant, Ă  peine arrachĂ© Ă  son milieu naturel et dĂ©jĂ  dans l’attente d’ĂȘtre vendu, agonie d’un monde du vivant vouĂ© Ă  disparaitre. Ce raccord, si discret soit-il, porte en lui la figuration la plus simple d’une apocalypse. D’une image Ă  l’autre, la matiĂšre organique a disparu. Elle rĂ©sistait, quelques instants auparavant, au cƓur du marchĂ© dans lequel dĂ©ambulait un des deux agents de traitement, personnages principaux du film, Ă©garĂ© dans sa combinaison de protection dont l’aspect technologique tranchait avec la rusticitĂ© du lieu. Fruits, lĂ©gumes, crustacĂ©s, l’espace Ă©tait saturĂ© de formes molles, arrondies, visqueuses ou juteuses. MĂȘme les couleurs, rouge ou verte, conservaient quelques Ă©clats. Quelques traces de vie, bien que rudimentaires, persistaient dans cet abri pas tout Ă  fait infectĂ©. En un instant, en un changement de plan, tout s’est Ă©vaporĂ©. Non, tout s’est transformĂ©, dĂ©vitalisĂ©. Des poissons, ils ne restent plus que des bouts de mĂ©tal  : mĂȘme forme, mĂȘme couleur grise, mĂȘme disposition. De l’autre cĂŽtĂ©, des dĂ©bris et des gravats  : la planĂšte s’est dĂ©litĂ©e, devenue une masse informe de poussiĂšre et de ruines. Il y a, dans ce raccord pudique, la sensation d’un vertige, celui de l’effondrement, de la table rase, silencieuse et inĂ©luctable. La Terre est dĂ©sormais empoisonnĂ©e et invivable, envahie par des Ă©paves en fer, immense dĂ©chetterie Ă  ciel ouvert.
La voie empruntĂ©e par Saturnism est sinueuse, Ă  la fois fondamentalement documentaire et imprĂ©gnĂ© d’une mythologie fictionnelle qui convoque des motifs immĂ©diatement reconnaissables. Il se tient en Ă©quilibre sur une fine frontiĂšre, celle qui dĂ©cide de la nature d’une image, glanĂ©e sur le rĂ©el ou entiĂšrement fantasmĂ©e. Son mystĂšre repose sur cette incertitude  : qui sont ces hommes, vĂȘtus d’un Ă©quipement chromé  ? De simples travailleurs qui dĂ©capent toutes les traces de peinture au plomb ou des astronautes surgis du futur  ? A jouer sur cette incertitude, jusqu’à mĂ©langer les sĂ©quences non-jouĂ©es et jouĂ©es, Saturnism dĂ©stabilise  : tout y est vrai, mais tout est dĂ©jĂ  science-fiction. La lumiĂšre grise mĂ©tallique, les sons stridents, le contraste prononcĂ©, l’atmosphĂšre lunaire, tout concours Ă  une altĂ©ration de la planĂšte, ravagĂ©e par une contamination qui n’a pas encore eu lieu. Jusque dans l’architecture des dĂ©cors, le film garde ce ludisme  : des blocs parallĂ©lĂ©pipĂ©diques, des formes gĂ©omĂ©triques, une verticalitĂ©, l’image est gorgĂ©e de ruines et de bĂ©ton dĂ©shumanisĂ©.
L’ambiguĂŻtĂ© du genre n’est pourtant pas une fin en soi mais un moyen  : ce qu’abrite Saturnism se rapproche plus d’un chant mĂ©taphysique et prophĂ©tique qui trouve dans le cinĂ©ma d’anticipation, un Ă©crin idĂ©al pour se manifester. Si la mort rĂšgne, elle cohabite dans chaque plan avec une spiritualitĂ© Ă©parse qui semble flotter dans l’air viciĂ© comme le dernier souvenir de la prĂ©sence de l’homme et de la matiĂšre organique. La multiplication des motifs gĂ©omĂ©triques, de scĂšnes cĂ©rĂ©monielles, de percussions tend Ă  concrĂ©tiser ce sentiment  : les palets en cĂ©ramique, vestiges d’argile harmonieusement posĂ©s sur le toit d’un immeuble, dĂ©ploient une dimension cabalistique et rappelle une possible divinitĂ©. Alors, les deux personnages, ni nettoyeurs, ni astronautes, ressemblent Ă  des survivants, complĂ©tement dĂ©vouĂ©s Ă  ce rite d’un nouveau genre.
Le titre est une couleur invisible  : relier cet imaginaire futuriste et dĂ©senchantĂ© au saturnisme apparaĂźt Ă  la fois comme un clin d’Ɠil Ă  la connotation mythologique de Saturne, planĂšte de la mĂ©lancolie, surtout, comme un geste politique Ă©perdu. DĂ©nomination historique de la maladie causĂ©e par l’infection au plomb, elle dissimule un vĂ©ritable rapport de force social  : premier mal Ă  ĂȘtre dĂ©clarĂ© officiellement maladie professionnelle en 1919, elle faisait dĂ©jĂ  des ravages parmi les populations ouvriĂšres du XIXe siĂšcle, engloutis dans les usines mĂ©tallurgiques, d’armement ou de raffinage. Elle revient, tragiquement, dans la seconde moitiĂ© du XXe siĂšcle pour frapper en prioritĂ© les populations immigrĂ©es, venue des anciennes colonies pour reconstruire la France d’aprĂšs-guerre et parquĂ©es dans des immeubles insalubres, dĂ©cimant des enfants en bas-Ăąge. Y-a-t ’il symbole plus parlant de l’empoisonnement pernicieux d’une sociĂ©tĂ© fondĂ©e sur l’exploitation de l’homme par l’homme, d’un capitalisme industriel, guerrier ou colonial devenu indomptable et impitoyable. Saturnism porte cette urgence en guise de dernier avertissement  : les rĂ©sidus de l’espĂšce humaine qu’il met en scĂšne sont accablĂ©s, terrĂ©s pour survivre quelques instants encore.
Restent les oiseaux, qu’on entend de temps Ă  autre dans la bande son et qui rĂ©pondent, tel un acte de rĂ©sistance, aux stridences aiguĂ«s et aux percussions pieuses. Dans cette spirale d’image, trois registres alors concourent  : la destruction mĂ©thodique du monde, implacable et vicieuse, la solution mystique, ultime bouĂ©e de sauvetage d’une humanitĂ© en perdition et la persistance de la nature, discrĂšte, par Ă©piphanies sonores. Cette rosace visuelle Ă©phĂ©mĂšre, tracĂ©e Ă  partir de ces trois points de fuite, qui se dessine et s’efface immĂ©diatement Ă  mesure que l’on regarde la projection tourner en boucle n’en finit plus de brasser des forces contradictoires, laissant le sentiment intangible mais tenace d’une expĂ©rience hypnotique qui n’en finit pas d’onduler dans notre esprit.

 

Karyotypes Freaks
Ou la fabrique des chimĂšres

Texte de Mathieu Buard, 2018

 

Une fleur double est appelĂ©e «  monstre  » lorsqu’une Ă©trangetĂ© due au hasard bouscule l’ordre admis de sa structure cellulaire, chamboulĂ©e de n’ĂȘtre plus standard mais composite, multipliĂ©e par deux parfois, dans une «  conformation insolite  ». Ce corps assemblĂ© dĂ©joue le programme de la totalitĂ©, en creux une partie manque Ă  l’autre. Cette bizarrerie s’est rejouĂ©e abruptement Ă  Fukushima, oĂč de violentes turbulences furent provoquĂ©es par l’accident et choc nuclĂ©aire. SitĂŽt, des marguerites aux c?urs doubles poussaient, rĂ©silientes et troublantes. Dans une presque symĂ©trie, aussi effrayante qu’elles fussent, ces marguerites monstres devenaient une rĂ©alitĂ© tangible, appartenant au vocabulaire divers des formes du monde.

Alors de monstres, en est-il question avec les vases et objets de verre et d’autres formes non standard soufflĂ©s et moulĂ©s par RĂ©jean Peytavin  ?

On parlerait aussi volontiers de chimĂšres, d’assemblages qui dĂ©jouent la symĂ©trie et la totalitĂ© d’une forme conçue, industrielle, reproductible ou multiple, en recomposant avec des moules non complĂ©mentaires des formes et tirages empiriques dans le silice. DĂ©sassemblĂ©s mĂȘme, finalement, ces moules impairs créés des additions Ă  l’équation instable. DĂ©sossĂ©e, la forme prĂ©conçue est une moitiĂ© qui, comme dans un banquet platonicien, tente de retrouver un Ă©quilibre, un autre complĂ©mentaire.

En remontant ces moules creux, ces futurs vases, sont comme les expĂ©riences du hĂ©ros du roman de Mary Shelley, le Docteur Frankenstein, qui d’un amas de piĂšces rĂ©crĂ©e un corps accompli. De cette bibliothĂšque de formes passĂ©es sans registre ni archive, les parties sans le tout invitent RĂ©jean Peytavin Ă  des rĂ©agencements audacieux, d’un genre industrieux. De ces corps creux rĂ©accordĂ©s, de ce caryotype soudain une nouvelle forme Ă©merge, accompagnĂ© du souffle du verrier. Nouveau souffle, nouveau geste  ? Golems contemporains de verre.

Bizarrerie encore, nulle dos, nulle face, l’objet advient tel Janus. Paradoxe joyeux qui expose une diversitĂ© empĂȘchant l’exclusive lecture d’un rapport forme fonction, sinon lequel adopter  ?

Alors, on peut nommer quelques qualités de cette espÚce de chimÚres nouvelles  :

1. Formes fantÎmes, mouvantes, comme au microscope, plongées dans un liquide synthétique, les cellules se multiplient, les formes se soudent ou se divisent avec le verre. Et la forme soudain fuse, les aspérités se lissent et une forme close, quoique bosselée, apparaßt. Paradoxalement, le corps gagne en de multiples dimensions, et trouve un état intermédiaire, troisiÚme terme stationnaire dans ses bords.

2. Dans un jeu de mirage de couleurs, le verre, d’une peau opalescente, apporte une fumĂ©e de couleurs, additives et soustractives, Ă  l’?il du spectateur. Quoiqu’il en soit, les couleurs migrent, libres et volatiles, indiffĂ©rentes aux formes solides qu’elles habitent.

3. Le mou, l’état permanent de toute chose, est contrariĂ©. Les circonvolutions de la matiĂšre, celle du verre, sont un temps doublement figĂ©, les deux formes accolĂ©es ou rĂ©unies tĂ©moignant par deux fois d’une mise en tension de la matiĂšre et d’une dĂ©monstration de ce que mettre en forme, construire ou dessiner veut dire.

4. Vases  ? Proto objets  ? Fonction d’arrangement tacite entre des formes dĂ©coratives  ? Ici, s’il est question de vases, c’est-Ă -dire de contenants du paraĂźtre, il s’agit d’observer l’adĂ©quation fine, organique, entre l’objet et son contenu, entre le pot et la fleur, d’une mĂ©iose dĂ©corative et de son microscope. D’un chariot ornemental, comme le dessine DurĂ«r, oĂč les dĂ©tails et fragments forment un tout, beau bizarre frĂŽlant avec joie le grostesque.

 

 

Entretemps

Texte d’Elsa Delage, 2015

 

Les productions de RĂ©jean Peytavin rĂ©pondent aux gestes et Ă©vidences de la vie courante. Sa dĂ©marche s’appuie sur une observation dĂ©licate du quotidien Ă  travers une relecture ergonomique et onirique des objets. Pourtant, les scĂ©narios prĂ©textes Ă  la rĂ©alisation de ses objets, qu’ils soient vraisemblables ou supposĂ©s, projettent aussi des situations d’usage fictionnelles.
DĂ©tournant le postulat du design moderne, pour lui c’est davantage l’idĂ©e de soumettre l’usage Ă  la forme qui prime. Mais parce qu’elles conservent l’horizon de la fonctionnalitĂ©, ses Ɠuvres demeurent le fruit de la recherche d’un designer. S’il conçoit des formes spĂ©cifiques pour rĂ©pondre Ă  des demandes prĂ©cises, ses objets s’apparentent davantage Ă  ce que l’on pourrait qualifier de «  sculptures utiles  », dans certains cas, Ă  des formes qui oscillent entre objets d’art, objets manufacturĂ©s et objets d’artisanat.
Le fait mĂȘme d’assumer un design «  artistique  » lui permet de rester dans la recherche et dans l’expĂ©rimentation. Il acquiert ainsi de maniĂšre empirique de nombreux savoir-faire traditionnels tels que l’art de la faĂŻence, la menuiserie, la couture et le torchis. Ces techniques deviennent des outils de travail auxquels il se frotte afin de dĂ©velopper ensuite d’autres approches. Il s’inscrit ainsi dans une dĂ©marche proche de l’artisanat, valorisant le travail manuel, non industriel, et produisant en toute logique des sĂ©ries d’objets limitĂ©es.
Chez RĂ©jean Peytavin, l’écologie de la forme promeut une Ă©conomie de moyens aïŹn de proïŹter au maximum de la crĂ©ativitĂ© dĂ©jĂ  existante autour de nous.  Sous certains aspects, proche du Slow  Design, il rĂ©cupĂšre et recycle les matĂ©riaux non utilisĂ©s en vue de limiter la perte. Par ailleurs, dans ses productions, le bien-ĂȘtre individuel, social et environnemental est au cƓur de ses prĂ©occupations.  RĂ©jean  Peytavin associe assurĂ©ment design et environnement  ; il s’intĂ©resse au cadre de vie, Ă  l’ambiance, au voisinage, Ă  ce qui relĂšve d’une construction du monde et de son habitabilitĂ©.
La sĂ©rie des Travaux GĂ©nĂ©raux regroupe des projets au long cours dont la rĂ©alisation simple et brute assure la pĂ©rennitĂ©. Si l’on met de cĂŽtĂ© la notion de sanction, le titre de la sĂ©rie rappelle les «  Travaux d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral  », lesquels ont pour but d’Ɠuvrer pour l’utilitĂ© publique et collective. Le temps, ou plus prĂ©cisĂ©ment une certaine forme de lenteur, serait indispensable Ă  l’accomplissement de projets garantissant Ă  leur tour quiĂ©tude et fĂ©licitĂ©.
Les Conforts d’urgence sont quant Ă  eux conçus rapidement pour offrir une rĂ©ponse rudimentaire et efficace Ă  des besoins pressants en cas de situation de crise. EnvisagĂ©s comme des prototypes, ces objets ont Ă©tĂ© pensĂ©s pour rĂ©pondre Ă  un usage pratique, prĂ©servant nĂ©anmoins la notion d’agrĂ©ment. Subtiles et ludiques, ils nous invitent Ă  nous prĂȘter au jeu relationnel et processuel qu’ils proposent.
Si les Ɠuvres de RĂ©jean Peytavin incitent au repos et Ă  la mĂ©ditation, leur aspect sculptural masque parfois leur vĂ©ritable fonction au profit de la mise en avant d’une fiction. Les paramĂštres d’usage sont Ă  enclencher de maniĂšre Ă  opter pour l’un ou l’autre scĂ©nario. DiffĂ©rents niveaux de lecture sont ainsi possibles, alors mĂȘme que s’opĂšre un glissement entre la nĂ©cessitĂ© de confort et l’envie de rĂȘver.

 

 

IN THE MEANTIME

Texte d’Elsa Delage, 2015
Traduction de Louis Boivin

 

RĂ©jean’s work fits the context of everyday-life acts and thoughts. His approach is based on a delicate perception of daily routine, through an ergonomic and dream-like perspective on objects. However, the scenarios that lead to the crafting of these objects, whether they are realistic or purely fictional, also stage typically fictional situations.
He distorts the basis of modern design, with the idea of form influencing function. But his work remains the result of designer research, as it still pursues an aim of functionality. As he designs specific shapes to meet specific requests, his work is more what one would refer to as “useful sculptures”, and in certain cases as forms that range between works of art, manufactured objects and handicrafts.
The simple fact of assuming an “artistic” design keeps him in the framework of research and experimentation. In this way, he acquires traditional know-how in an empirical manner, such as the art of faience, woodworking, sewing and daub and wattle. These techniques become working tools, which he then uses to develop new paths. His approach is thus close to that of handicraft, in that it relies on manual, non-industrial work to create limited series of objects.
For Réjean, the ecology of form promotes resource savings in order to take full advantage of the creativity that surrounds us. In certain respects, his approach is close to that of slow design, in that he collects and recycles unused materials to avoid waste. Individual, social and environmental well-being are always central to his work. Réjean establishes a strong connection between design and environment: he focuses on habitat, atmospheres, vicinity, and on how the world is developed and lived in.
The series Travaux GĂ©nĂ©raux (General works) is a collection of long term projects. Their longevity is guaranteed by their simple and primitive execution. Barring the notion of punishment, the name of the series refers to the Travaux d’intĂ©rĂȘt general (community service work), whose aim is to improve public and collective conditions. Time, or more specifically a certain type of slowness, would be a prerequisite for the development of projects which, in turn, would create tranquility and bliss.
The Conforts d’urgence (emergency comfort objects) are designed quickly to meet pressing needs efficiently in a context of crisis. These objects, elaborated as prototypes, were designed for practical use, while preserving their charm. They are subtle and playful and draw us into an interpersonal game of process.
RĂ©jean’s work evokes rest and meditation but the sculptural aspect sometimes hides the true function, thereby highlighting a fictional nature. Different features can be used to choose one version or the other. These works can thus be interpreted in two different ways, at a time when the need for comfort and the desire to dream are drifting towards each other.